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French prophets et Shakers

par Jean-Paul Chabrol, Professeur à l'IUFM de Marseille

Le groupe religieux millénariste des French prophets se transformera en secte en 1713 après la mort d’Élie Marion. Elle disparaîtra au milieu du XVIIIème siècle. On estime qu’il a attiré, tout au long de cette longe période, entre 500 ou 600 personnes. Sous le terme de French prophets, sont désignés non seulement les membres d’origine française mais aussi tous ceux qui, de plus en plus nombreux, se sont agrégés à eux : des Anglais ou des Écossais pour la plupart. L’expression d’English Prophets serait plus proche de la réalité. Si l’adjectif de "Français" se révèle donc abusif, le terme de "Prophète" l’est aussi : les adeptes n’ayant pas tous été des "inspirés". Ni ces derniers, ni leurs prosélytes n’ont donné de nom à cette " fraternité " mystique. Ils s’appelaient entre eux les "Enfants de Dieu". Les French Prophets ont pour noyau originel quatre "inspirés", tous "cévenols" et tous anciens Camisards. Dans l’ordre chronologique de leur arrivée en Angleterre (été 1706)  Durand Fage ; Jean Cavalier de Sauve (à ne pas confondre avec le célébrissime " colonel " Jean Cavalier de Ribaute) ; Jean Allut, cousin du précédent ; Élie Marion. Très rapidement, leurs comportements vont attirer l’attention du public londonien et partant celle des autorités religieuses et politiques. Prédictions apocalyptiques et millénaristes, tremblements du corps (en anglais trembling ou shaking of the body) et théâtralisation tapageuse des cultes surprennent l’opinion publique qui avait déjà oublié le comportement des premiers Quakers. Deux affaires vont contribuer à la notoriété européenne du groupe. En décembre 1707, à la suite d’une longue et laborieuse procédure judiciaire accompagnée d’une incroyable guerre de pamphlets, Élie Marion et deux "frères" sont condamnés, deux jours d’affilée, à une exposition publique infamante en plein cœur de Londres. Sur l’échafaud, le pauvre Élie portait au dessus de son front un écriteau sur lequel était écrit : "Élie Marion, convaincu d'avoir faussement et avec profanation prétendu être un véritable prophète et d'avoir prononcé et fait imprimer plusieurs choses comme lui ayant dictées par l'Esprit de dieu, pour donner de la terreur aux sujets de la Reine". Le Cévenol était accusé d’avoir publié un recueil d’Avertissements prophétiques dans lequel il prédisait la très prochaine destruction de Londres assimilée à Babylone-la-paillarde.

Au mois de janvier 1708, les French Prophets annoncèrent bruyamment pour le 5 juin suivant la résurrection d’un adepte récemment décédé, le docteur Thomas Emes. A la date prévue, 20 000 personnes s’assemblèrent dans le cimetière de Bunhill Fields. Prudents, les inspirés préférèrent, ce jour-là, s’éloigner de la capitale. La non-réalisation de la prophétie n’entraîna pas la disparition du groupe au grand désappointement de leurs adversaires. Mieux, le nombre des adeptes continua à croître pour atteindre près de 400 personnes vers 1713 ! Deux ans après l’Affaire Emes, les French Prophets se sont lancés dans une activité missionnaire soutenue. Aux Anglais, les Îles Britanniques : Irlande, Écosse, Nord de l’Angleterre (Oxford, Cambridge, Bristol, Manchester…). Sur le continent, les Français arpentèrent l’archipel huguenot en exil : les Provinces-Unies (la " Grande arche des Fugitifs " français) et surtout l’Allemagne qui étaient, à leurs yeux, un pays de mission et une terre mystique.

De toutes ces missions continentales, on ne retiendra que les deux grands voyages de 1711 et de 1712-1713 durant lesquels Élie Marion et Jean Allut (accompagnés de Charles Portalès et de Nicolas Fatio) rencontrèrent, à plusieurs reprises, des cercles piétistes qui influencèrent à leur tour les Moraves et plus tard les Méthodistes.

On insistera d’abord sur l’influence européenne des French prophets. Un historien du XIXème siècle écrivait : "de Marie Huber et de Mme de Warens, Jean-Jacques Rousseau retira quelques uns des principes fondamentaux pour une éducation spirituelle qui mêlait la raison et le cœur". Il considérait la première des deux femmes comme "la mère spirituelle" du grand philosophe. Qui était donc cette Marie Huber éclipsée par la célèbre Madame de Warens, l’amie de Jean-Jacques ? C’était une petite-nièce de Nicolas Fatio. Sa famille qui avait quitté Genève en 1711 s’était établie dans un village proche de Lyon. Mais les parents de Marie étaient restés en relation épistolaire avec le mathématicien. Ce grand-oncle leur avait envoyé les œuvres des French Prophets (dont très certainement le livre de Marion) et surtout La Mission de Turquie, un ouvrage qui semble malheureusement aujourd’hui perdu. La famille Huber avait aussi reçu la visite de deux inspirés "londoniens", Durand Fage - l’ami intime d’Élie - et François Pagez. En 1716, deux des trois filles Huber (Deborah, neuf ans et Marie, vingt et un) commencèrent à prophétiser. Fatio s’en alarma "par crainte d’une mauvaise interprétation des signes du Seigneur par (des) novices". Mais à cette date, le groupe était sur le chemin de la secte et une certaine "orthodoxie" se dessinait à travers la Discipline qu’il cherchait à faire régner en son sein. Fatio s’inquiétait aussi du zèle un peu débridé de Pagez. Sur un "ordre" de ce dernier, Marie Huber se rendit à Genève, en 1715-1716, pour y prophétiser. Elle fut très mal accueillie par les pasteurs de Genève et retourna à Lyon. Son "illuminisme" évolua alors vers un rationalisme déiste. Marie Huber, cette "théologienne" méconnue du grand public, nous ramène au buissonnant piétisme helvétique en butte à l’animosité de la majorité du corps pastoral. Nous avons déjà rencontré à plusieurs reprises cette spiritualité dont l’historiographie contemporaine souligne aujourd’hui, et à juste titre, l’importance théologique, éthique et culturelle. Malgré l’hostilité des pasteurs dogmatiques, quelques minuscules groupes piétistes s’étaient maintenus à Berne, Neuchâtel, Genève, Lausanne, Vevey, Yverdon, Morges... Ces cercles, très minoritaires, étaient en relation avec les piétistes germaniques, les Moraves et les French Prophets. Plusieurs adeptes, en particulier des femmes, subissaient l’influence du quiétisme (Antoinette Bourignon, Pierre Poiret) et du mysticisme catholique (Mme Guyon par exemple dont on connaît l’influence sur les milieux protestants). La ville de Vevey a été un centre piétiste actif animé par François Magny , personnage oublié aujourd’hui mais qui mériterait une biographie ne serait-ce que par ses liens étroits avec Marie Huber et plus encore à cause de son ascendant sur Mme de Warens qui fut son "élève spirituelle". Or Magny a été l’ami des French Prophets. Il connaissait toutes leurs publications et je tiens, au risque de me répéter, pour très significatif le fait qu’il ait conservé dans ses archives la seule lettre qui mentionne la maladie d’Élie dans les prisons polonaises. Le romantisme de Rousseau doit beaucoup à Mme de Warens et à l’œuvre théologique de Marie Huber. L’itinéraire religieux (protestant, catholique, calviniste, déiste) du philosophe témoigne aussi de l’éclectisme spirituel des piétistes qui, plus que d’autres, mettaient l’accent sur le Sentiment, les élans du Cœur et le "Moi profond" s’opposant ainsi à l’impérialisme de la Raison. Relisant la Profession de foi du Vicaire savoyard ou Les Rêveries du promeneur solitaire, j’aime y déceler, ici et là, les traces bien ténues de l’"enthousiasme" de mes Cévenols revisité, revivifié et enrichi par ces néopiétistes suisses même si, dans la Nouvelle Héloïse, Rousseau a pu écrire, à propos de ces derniers, qu’ils étaient des "sorte(s) de fous qui avaient la fantaisie d’être chrétiens" à l’instar des "méthodistes, des moraves (et des…) jansénistes". Les larmes de Rousseau ne sont peut être pas si éloignées des larmes de sang et des sanglots de Marion. L’"invention" du paysage cévenol "comme lieu naturel et originel de l’enthousiasme" et comme terre sacrée de l’inspiration prophétique doit beaucoup aux épigones de Rousseau dont on sait l’apport dans le développement du sentiment de la Montagne.

Mais l’aventure des French prophets dépasse le cadre européen. Dans "Mille ans de Bonheur, une histoire du Paradis", Jean Delumeau souligne l’importance du prophète cévenol Élie Marion (1678-1713) en affirmant que son "message venu de Londres fut entendu plus tard en Amérique". Mais le lecteur regrette que dans le chapitre XV consacré à l’Amérique du Nord (p.275-287), l’historien du millénarisme chrétien ne revienne pas sur l’influence du prophétisme cévenol en Amérique du Nord et notamment leurs liens probables avec les Shakers.

A l’exception de quelques spécialistes, qui connaît en France les Shakers ? Pour beaucoup, le mot renvoie à un récipient métallique que l’on agite pour mélanger les ingrédients d’un cocktail. En anglais, le verbe to shake signifie secouer, agiter, trembler, ébranler. Les Shakers (littéralement les trembleurs mais le nom officiel de cette Église est The United Society of Believers in Christ’s Second Appearing) sont aujourd’hui une " secte " religieuse dont la notoriété, dans le Nord-Est des États-Unis, est inversement proportionnelle au nombre de ses adhérents. Les Shakers sont, en effet, au nombre de 7 (février 1999), installés dans la communauté de Sabbathday Lake dans l’état du Maine (Nouvelle-Angleterre, É.-U.). Paradoxalement, rarement une " secte " n’a suscité, dans ce pays, un tel engouement qui frise la Shakermania : multiplication des études et des recherches universitaires ; nombreux colloques ; transformation des anciens villages shakers en musées ; publication d’ouvrages d’art sur le mobilier et l’architecture shakers ; vente d’objets shakers dont certains atteignent des prix astronomiques... Au moment même où se joue l’avenir de cette communauté (la moyenne d’âge des adeptes est très élevée), le Shakerism est devenue " une industrie florissante " au point de faire oublier ses origines, ses croyances et sa très rigide éthique puritaine (célibat, règles de vie communautaire, travail, etc.). Comme le souligne très justement l’historien américain Stephen J. Stein, les actuels Shakers risquent de devenir des " icônes vivantes " avec tout ce que ce phénomène charrie comme mythes et incompréhensions. Par certains côtés, l’actuelle utilisation commerciale du mot " Cévennes " fait songer au redoutable marketing qui entoure aujourd’hui le label " shaker ". Ce rapprochement n’est pas innocent et il nous conduit à s’interroger sur les racines historiques de ce mouvement religieux si important pour la culture américaine.

Cette " église " a été fondée dans la seconde moitié du XVIIIème siècle par Ann Lee (1742-1784), une ouvrière du textile illettrée, originaire de l’industrieuse Manchester en Angleterre. Vers 1758, Ann Lee et quelques membres de sa famille entrèrent dans une minuscule " société " religieuse (millénariste) dirigée par les époux James et Jane Wardley. Les cultes animés par les charismatiques Wardley donnaient lieu à des scènes qui n’étaient pas sans rappeler le comportement des " petits prophètes " cévenols des années 1689-1702 : cris, convulsions, transes, extases, visions, sombres prédictions apocalyptiques. C’est la raison pour laquelle les fidèles du couple Wardley furent appelés, par dérision, les Shaking Quakers (les trembleurs dansants). Rappelons pour mémoire que le mot Quaker (trembleur en français) était le sobriquet donné aux membres de la "Société des Amis" fondée par le célèbre George Fox (1624-1691) et considéré par ses fidèles comme un quasi prophète thaumaturge. A leurs débuts, dans les années 1640-50, les Trembleurs "acceptaient miracles et prophéties comme des manifestations (…) de l'opération directe" du Saint-Esprit. Mais les Quakers étaient devenus très pacifiques après avoir été très durement et cruellement réprimés sous le Protectorat de Cromwell (1649-1660) puis sous la Restauration (1660-1688). Depuis la fin du XVIIème siècle, ils glissaient vers le quiétisme "à l’image de la désillusion progressive des puritains anglais après les grandes espérances du début des années 1640" et "cherchaient maintenant à créer le Royaume de Dieu, non plus dans le monde, mais en eux mêmes". Quelques Quakers qui ne partageaient pas cette évolution se séparèrent du mouvement en 1670. Il semble que les Wardley aient appartenu à ce courant schismatique dont les adeptes étaient désignés sous le nom de Proud Quakers.

Très rapidement, la " société " des époux Wardley attira les foudres des autorités politiques et religieuses à cause de son prosélytisme tapageur. Ann Lee et des membres de sa famille furent condamnés, à plusieurs reprises, à des amendes et à de brefs séjours en prison. C’est pour échapper à une persécution plus sévère qu’Ann Lee et une poignée de fidèles (dont son mari et son frère) décidèrent de quitter l’Angleterre au printemps 1774 pour cette " nouvelle terre de Canaan " qu’était l’Amérique du Nord. Après quelques années singulièrement discrètes, Ann Lee fonda une petite " communauté " dans le village de Niskeyuna (=Watervliet) aux environs d’Albany (aujourd’hui la capitale politique de l’état de New-York). Ce fut le début de la grande aventure des Shakers qui connurent leur apogée dans le courant du XIXème siècle (24 villages et 4000 à 5000 adeptes principalement localisés dans le Nord-est des États-Unis).

Faute de sources écrites nombreuses et fiables, la préhistoire de la " société " des Wardley et donc des Shakers est encore obscure voire controversée. Elle repose en partie sur des traditions orales recueillies après la mort de la fondatrice Ann Lee. Les historiens discutent toujours de son lien direct avec les Quakers et les French Prophets. D’autres insistent sur l’influence des Méthodistes dont quelques prédicateurs sillonnaient la région de Manchester dans les années 1750. Serge Hutin pense que les Shakers ont été influencés par les Philadelphiens, adeptes des idées du théosophe allemand Jacob Bœhme (1575-1624), le "prince des ésotéristes chrétiens". Malgré les lacunes de la documentation, il y a tout lieu de croire que les French Prophets ne sont pas étrangers au comportement singulier d’Ann Lee et de ses compagnons. C’est la thèse du seul historien français des Shakers, le dominicain Henri Desroche pour qui le shakerisme "naît du millénarisme traqué des prophètes cévenols". Jean Séguy, spécialiste des non-conformismes religieux et du monde "sectaire" protestant, ajoute que les "Shakers (…) sont le fruit d’un croisement d’influences où se retrouvent quakers, inspirés des Cévennes et méthodistes". Les historiens américains contemporains sont moins catégoriques sur ces relations bien que Clarke Garret insiste sur l’influence du prophétisme camisard dans un livre au titre très explicite Spirit Possession and Popular Religion. From the Camisards to Shakers. Les successeurs de Mother Ann - c’est le nom que lui donnent les Shakers – se sont toujours réclamés et se réclament encore des French Prophets. Selon Henri Desroche, les deux dates "sacro-saintes" du shakerisme sont : 1706, l’arrivée des prophètes cévenols à Londres et 1747, le revival de James et Jane Wardley. Les deux grands textes "canoniques" de ce mouvement religieux - The Testimony of Christ’s second appearing (1808) et A summery of Millenial Church (1823) - mentionnent explicitement le prophétisme cévenol comme source directe du mouvement. Dans le premier texte, on lit ce passage éclairant : "Ils (les French Prophets) témoignaient que la fin de toutes choses était imminente et avertissaient le peuple (d’avoir) à se repentir et amender leur vie. Ils prévenaient de la prochaine venue du Royaume de Dieu, de l’année agréable au Seigneur ; et dans maints messages prophétiques, ils déclaraient au monde que ces nombreuses prophéties de l’Écriture concernant les nouveaux cieux et la nouvelle terre, le Royaume du Messie, le mariage de l’Agneau, la première résurrection et la Nouvelle Jérusalem descendant d’en Haut, étaient à la portée de main et seraient bientôt accomplies".

A deux reprises (1711 et 1713), Halle ("capitale" du piétisme) fut donc un havre de paix et de réconfort pour nos voyageurs. A leur second voyage, ils y séjournèrent près d’un mois. "Peu après le départ des missionnaires (…) au printemps 1713, cinq piétistes devinrent inspirés. Maria Élizabeth Mathes, âgé de 18 ans, et son père, secrétaire de Francke (le second grand théologien piétiste après Spener à l’Orphelinat, eurent des visions et proférèrent des avertissements. Trois frères, étudiants à l’Université, reçurent aussi le don d’inspiration. Avec leur mère, une veuve, les frères Pott formèrent le noyau du Cercle de Halle. Francke et d’autres responsables piétistes étaient entre temps devenus hostiles à la " nouvelle dispensation " qui leur semblait moins partageable. Francke renvoya son secrétaire Mathes et Theodor Knauth (jeune et brillant prédicateur) fut privé de ses fonctions à la cathédrale de Halle pour avoir épousé la cause des prophètes français. Les frères Pott et le couple Mathes portèrent le message du Seigneur à Berlin pendant l’été 1714, provoquant un essaim de pamphlets. Ils se dirigèrent ensuite vers la Wetteravie, une région de relative liberté religieuse au centre de l’Allemagne où s’étaient établis de nombreux protestants dissidents et piétistes. Quatre nouveaux prophètes d’Amsterdam se rendirent aussi en Wetteravie en 1715. Ils venaient d’un cercle dynamique de fidèles qui avaient imprimé le premier livre d’Avertissements de John Lacy en hollandais. Traversant Halle en 1714, ils attirèrent à leurs réunions quarante personnes malgré l’opposition de Francke. En 1715, hommes et femmes de Wetteravie commencèrent à expérimenter les agitations habituelles des prophètes français. Johan Friedrich Rock, le pasteur luthérien Eberhard Ludwig Gruber (1665-1728) et d’autres devinrent prophètes". Gruber avait lu le Théâtre sacré des Cévennes ainsi que les "œuvres de Jean Allut et d’Élie Marion (traduites en allemand à Francfort dès 1712)". Dans ses écrits de 1715, le pasteur reconnaissait sa dette à l’égard de nos Cévenols en qui "il reconnaissait ses maîtres". Trois ans plus tard, "il forma une "  Communauté de la Vraie Inspiration " dans la région de Marienborn près de Himbach et Büdingen, et une communauté analogue se créa à Schwarzenau (Wittgenstein)". De son côté, "Rock imprima ses propres avertissements pendant plus de trente ans et prophétisa beaucoup. Nicolaus Ludwig, le comte de Zinzendorf (1700-1761, filleul du piétiste P. J. Spener, et par la suite chef des Moraves, rencontra Rock en train de prophétiser avec des convulsions".

De ce bouillonnement religieux où se mêlent French Prophets, piétistes radicaux et frères Moraves vont naître plusieurs projets d’installation en Amérique du Nord considérée comme un nouvelle terre promise. Mais avant de franchir l’Atlantique, retenons que ces Enfants de Dieu allemands ont été en contact très étroit avec les piétistes suisses et que les missionnaires Moraves sont allés en Angleterre visiter le "théâtre sacré" de leurs frères chrétiens. C’est à leur fructueux contact que John Wesley(1703-1791) va s’engager sur la voie du méthodisme. Wesley a rencontré à plusieurs reprises des French Prophets mais les contacts n’ont pas été bons. On a parfois établi un lien direct entre le prophétisme camisard en exil et le premier méthodisme weysléien. Si le méthodisme peut à la rigueur être considéré comme un produit du millénarisme du XVIIIème siècle, il le doit davantage à l’influence des Moraves qu’à celle des French Prophets même si les premières réunions "méthodistes" présentent quelque analogie avec celle des inspirés cévenols (rires, transes, convulsions, etc.).

C’est donc principalement les Shakers américains qui ont entendu et fait fructifier le message d’Élie Marion et de ses frères. Jean Séguy rappelle que le "phénomène Shaker plonge ses racines lointaines dans le prophétisme des Cévennes et dans les groupes d’illuminés allemands et britanniques qu’il a suscités ou revivifiés. Tous ces groupes ou presque partageaient l’espoir d’un prochain retour du Christ et croyaient à un millenium terrestre qui verrait la récompense des " saints "". Et cet historien de citer plusieurs communautés millénaro-communautaires (aujourd’hui disparues pour la plupart) dont quelques radicelles s’enfoncent dans le terreau prophético-cévenol : Mount Lebanon ; "la femme dans le désert" ; Ephrata (Pennsylvanie) ; Harmony (Pennsylvanie) ; Zoar ; "Société d’Amana" (Iowa); Oneida.... A l’exception de Mount Lebanon qui est une communauté shaker, les autres sont souvent d’origine germano-piétiste. Leurs founding fathers, immigrants allemands pour les plus nombreux, ont été en contact direct ou indirect avec les Quakers, les Moraves, les Méthodistes et les inévitables French Prophets anglais ou continentaux. Longtemps méprisé, décrié ou dénigré, le prophétisme cévenol en exil doit aujourd’hui être reconsidéré pour son influence sur le piétisme germanique ou suisse et pour son apport à la culture nord-américaine à travers les Shakers.

Dans ce siècle des Lumières qui se veut rationaliste, la parole prophétique, la personnalité d'Élie Marion et de ses amis détonnent, dérangent, intriguent, interpellent. Entre les sarcasmes grinçants de Voltaire - de tous ceux qui ne voient dans les prophètes qu'imposture et simulation - et le discours prophétique des humbles et des laissés-pour-compte de la Grande Histoire, dans cette rupture, se niche un abîme que nulle analyse, nulle histoire, nulle exégèse ne viendra combler : "Quand vous aurez saccagé, vous serez saccagés : car la lumière est apparue dans les ténèbres pour les détruire! " (Jean Allut, un des compagnons d'Élie Marion).

Bibliographie sommaire :

Chabrol, J.-Paul, Élie Marion, le vagabond de Dieu (1678-1713). Prophétisme et millénarisme protestants en Europe à l’aube des Lumières. Edisud, Aix, juin 1999.

Delumeau, J., Mille ans de bonheur, Une histoire du Paradis, tome II, Paris, Fayard, 1995. Élie Marion et Jean Allut sont cités à la page 198. Bonne synthèse.

Garret, C., Spirit Possession and Popular Religion : From the Camisards to the Shakers, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1987. Un ouvrage important sur l’impact du prophétisme cévenol. L’auteur cite E. Marion.

Jaffro, L., " Des Illuminés aux Lumières : Shaftesbury et les French Prophets ", Causses et Cévennes, N° 4, 1992.

Kirk, J. T., The Shaker world :, Art, Life, Belief, Harry N. Abrams, Inc., New-York, 1997. Magnifique livre d’art sur la culture matérielle et religieuse des Shakers. La partie historique est très intéressante. L’ouvrage contient une citation d’Élie Marion extraite du Théâtre sacré des Cévennes. Je tiens à remercier ici Anouk, Nicole et Jacques Mauduy qui m’ont rapporté des États-Unis ces livres et ces articles passionnants sur les Shakers américains.

Newman, C., et Abell, S., " The Shaker’ brief eternity. Last two surviving communities in the U.S. maintain commitment to spiritual perfection ", National Geographic v176, septembre 1989.

Schwartz, H., Knaves, fools and madmen and the subtile effluvium, a study of the opposition to the french prophets in England, 1706-1710, University of Florida, Social Science Monograph Series, 62, Gainesville, 1978. Schwartz, H., The French Prophets in England : A social history of Millenarian group in the early eigtheenth century, Yale University, 1974, édit. 1976.

Skees, S., " The last of the Shakers ? (American shakerism) ", Ms Magazine v5, mars-avril 1995, 40.

Stein, S. J., The Shaker experience in America : a history of the United Society of Believers, New Haven and London, Yale University Presse, 1992. Excellent ouvrage sur les Shakers, appelé à devenir un grand classique.

Vidal, D., L’ablatif absolu, théorie du prophétisme, discours camisard, Paris, Anthropos, 1977.